This text was written for the Booklet of the Yoga Congress of the EUY in Zinal 2025

Abhyâsa et Vairâgya : Deux Piliers de la Transformation Yogique

By Maëva Morin

As teacher at the French School of Paris, Maëva Morin passes on the teachings of Pascale Brun, in line with the Meditative Gesture. With a background in History and International Relations, her commitments remain strong and she strives to explore the bridges between civic engagement and spirituality in the service of a connection with living beings. She represents the FNEY during the Zinal Congress.

 

Le Sutra I.12 « Abhyâsa-vairâgyabhyam tan-nirodhah » nous dit que « l’arrêt des pensées automatiques s’obtient par une pratique intense dans un esprit de lâcher-prise. » Il s’agit dans un premier temps de pouvoir observer l’agitation de nos pensées, de conscientiser le phénomène pour intervenir dessus. Ensuite, tout pratiquant, s’essayant ou ayant une pratique régulière, sait comme « l’arrêt des pensées automatiques » est un défi sans cesse renouvelé tant notre mental peut nous submerger si l’on n’apprend pas à le discipliner. Aussi, le yoga et la méditation, sont des voies de transformation et de discernement puisqu’elles permettent de sortir de la confusion, que nous pourrions avoir, entre la personne que l’on est et les pensées que nous avons. La pratique se présente alors comme un moment pour arrêter physiquement notre course quotidienne, et observer notre vie intérieure avec son lot de pensées plurielles.

Cet exercice, est déjà selon moi d’une grande intensité. Dans une société de l’accélération1 ou la production humaine est devenue une valeur sociale, prendre le temps de s’arrêter est presque un acte révolutionnaire, et peut se révéler d’une grande intensité. En effet, cet arrêt, nous donne à voir dans toute notre complexité, nos contradictions, nos empêchements et nos résistances. Faire cette pause requière donc, si l’on souhaite en faire une pratique ancrée dans le quotidien, de la discipline. Swami Prajnanpad écrit que « pratiquer abhyâsa, c’est faire un effort intense pour s’installer, s’établir en soi-même, toujours plus en soi-même, comme un centrage de plus en plus profond. » La pratique nous invite en cela à nous exercer dans l’art du dessaisissement : quitter le mode de la possession, du maitrisable, de l’avoir, pour le dénuement, au sens d’entrer en relation avec les couches les profondes de notre être. Et cette pratique doit se faire, nous dit le sutra I.12 dans un esprit de lâcher-prise, donc en se laissant cueillir ce qui vient. C’est le sens de vairâgya, qui rappelle que la pratique s’effectue dans attendre des résultats. Ainsi, même si l’on peut ressentir que cela ait des bénéfices, nous sommes invités à pratiquer sans finalité.

Dans cette démarche, qu’est-ce qui peut soutenir notre pratique de la liminarité entre discipline et lâcher-prise ? Il me semble que les notions de « surprise » et de « joie » peuvent beaucoup nous apporter, nous ramenant sans cesse à l’esprit du débutant, si présent dans la philosophie zen. Pour le philosophe Henri Bergson, « être surpris » implique d’être saisi par un événement inattendu qui défait nos attentes. Et Vimala Thakar, dans ses commentaires des Yogas Sutras de Patanjali, rappelle que la joie est fondamentale dans la pratique : « Qu’est-ce que abhyâsa ? Répétition ? Faire quelque chose physiquement mécaniquement, jour après jour, c’est cela abhyâsa ? Non, et les yogas sutras disent : Tatra sthitau yatnah abhyâsah (I.13) [qui parle] de l’état d’intérêt qui crée l’énergie2. Et c’est abhyâsa qui génère cet intérêt. » 3 Sans cela l’exercice serait une répétition austère inhabitée, Vimala Thakar ajoutant : « Quand la joie est là, c’est abhyâsa. La répétition est stérile alors que la joie, l’intérêt, contiennent une certaine énergie créatrice. » 4

Ainsi, abhyâsa vairâgya, peut s’entendre comme une pratique dans la joie de s’établir en soi sans performance, sans chercher à bien pratiquer son yoga, sans chercher à être un. bon.nne méditant.e, sans chercher à faire mieux. Explorer, chaque jour, une voie où l’on s’autorise à habiter sa présence dans la joie d’être.

1 Rosa Hartmut, Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, France, 2010

2 Sutra I.13 « Dans ce cas, cette pratique intense est un effet énergétique pour s’établir en soi-même » in Yoga- sutras, Patanjali, traduction et commentaires de Françoise Mazet, Albin Michel, France, 1991

3 Thakar Vimala, Le yoga au-delà de la méditation. Commentaires sur les yoga sûtras de Patanjali, Traduction de Françoise Mazet et Monique Tournier, avec la collaboration avec de Patrick Delumeau, septembre 1996

4 Ibidem