Ce texte a été rédigé pour l’Union européenne de yoga en août 2026
Mythes sur le yoga : « Le yoga n'est pas politique »
par Dimitrios Danilidis
Récemment, au cours d’une discussion entre professeurs de yoga, une affirmation a été formulée : « le yoga n’est pas politique ». Cette phrase fut prononcée par un collègue français avec une telle assurance qu’elle ne rencontra presque aucune objection. Bien plus, elle fut reçue comme une évidence, ne nécessitant aucune démonstration. Cela m’a surpris. Non pas parce que je considère le yoga comme politique au sens partisan moderne du terme. Ni parce que je souhaiterais entraîner une tradition spirituelle dans des querelles idéologiques. Bien au contraire. Ce qui m’a surpris, c’est la facilité avec laquelle fut acceptée une affirmation qui, elle-même, appelle une justification sérieuse. Après cette conversation, je suis revenu sur le sujet dans une correspondance privée avec l’auteur de ce propos. Cet article en est le fruit.
Ma thèse est simple : le yoga n’a jamais été apolitique. Plus encore, il ne peut, par sa nature même, se situer en dehors du politique. Une précision s’impose d’emblée. Lorsque je parle de politique, je n’entends ni la lutte des partis, ni la propagande d’État, ni l’actualité quotidienne. Je parle de la politique en son sens classique. Le mot lui-même vient du grec polis — la cité comme communauté de citoyen.ne.s libres. La politique est l’art de vivre ensemble, de délibérer sur le bien commun, de prendre des décisions qui concernent tous les membres d’une communauté. C’est l’espace où l’être humain cesse d’être un être purement privé et devient participant d’un dharma partagé. C’est précisément en ce sens qu’il me paraît impossible de parler du yoga comme d’une tradition apolitique.

Attribué à Chitarman, « Dara Shikoh avec un bijou — le prince et un yogi », vers 1630.
Folio tiré de l’album de Dara Shikoh. British Library, Add.Or.3129, f.27v.
S’il existe une notion autour de laquelle se construit presque toute la pensée spirituelle indienne, c’est bien la liberté et la libération — moksha, kaivalya, nirvana — constitue le but suprême de la plupart des écoles philosophiques de l’Inde. Le yoga ne promet à l’être humain ni confort ni bien-être psychologique ; son but est la liberté. Mais la liberté ne surgit jamais dans le vide. Elle suppose la capacité de penser par soi-même, de discerner, de décider et d’assumer la responsabilité de ses actes. Toute école vivante de yoga n’est pas une foule d’adeptes, mais une communauté d’êtres unis par une aspiration à la connaissance qui mène à la croissance et à la libération. Une telle communauté devient inévitablement un espace de discussion, d’accord et de désaccord, de transmission de l’autorité, de répartition des responsabilités. Autrement dit, elle acquiert inévitablement une dimension politique. L’histoire, certes, connaît de nombreux contre-exemples. Le yoga a connu des écoles autoritaires, des cultes de la personnalité autour de gourous, du dogmatisme, du fanatisme, et même un totalitarisme déclaré. Mais tous ces phénomènes ne disent rien de la nature du yoga ; ils disent quelque chose des faiblesses de la nature humaine. Toute tradition qui perd la capacité de penser librement se transforme peu à peu en idéologie. Et c’est alors non pas la politique qui prend fin, mais la philosophie elle-même.

Govardhan, Jahangir rendant visite à l’ascète Jadrup, vers 1616-1620. Aquarelle opaque et or sur papier, 32.5 × 19.3 cm. Musée Guimet, Paris.
L’histoire de l’Inde est riche d’épisodes où des souverains se tournent vers des yogis et des sages – des rois venant chercher conseil auprès des rishis de la forêt, aux souverains médiévaux invitant des philosophes à leur cour — et le maître spirituel n’a jamais existé en dehors de la vie publique. On pourrait objecter que le yogi ne prenait pas lui-même les décisions d’État. Mais l’influence ne se réduit pas au pouvoir administratif. La personne qui façonne la vision du monde d’un souverain exerce souvent un effet plus grand sur le destin d’un État qu’un ministre. La tradition indienne offre de nombreuses figures de ce type, mais deux exemples bien connus suffisent à en montrer la logique. Vasishtha — rishi, yogi, précepteur et conseiller de Rama — jouit dans la tradition épique d’une autorité si incontestée que le roi Dasharatha suit sa parole jusque dans la décision d’envoyer le jeune Rama en exil. Après le départ de Rama et la mort de Dasharatha, c’est Vasishtha qui préserve Ayodhya de l’effondrement intérieur, maintenant la stabilité du royaume jusqu’au retour du souverain légitime. La tradition des Nāth n’est pas moins parlante. Nous disposons de témoignages historiques attestant que le grand empereur moghol Akbar visitait les sanctuaires Nāth, recevait l’enseignement de leurs maîtres et faisait de généreuses donations à la sampradaya. L’influence des Nāth ne se limite pas à l’histoire médiévale. Leur plus grand monastère — le Gorakhnath Math, à Gorakhpur — conserve aujourd’hui encore une influence importante sur la vie sociale et politique de l’État de l’Uttar Pradesh, et plusieurs générations de ses mahants ont pris une part directe à la politique de la région. Affirmer, dès lors, que le yoga n’a rien à voir avec la politique revient à ignorer tout un pan de sa propre histoire.

Kesu Khurd, Visite de Babur à Gurkhattri en 1519, tirée du Baburnama, vers 1590-1593. British Library, Or. 3714, f. 320v.
Babur, fondateur de la dynastie moghole, visite le sanctuaire des yogis Nāth à Gurkhattri
La dimension politique du yoga s’est manifestée avec une netteté particulière aux XIXe et XXe siècles. Swami Vivekananda est généralement perçu comme un grand vulgarisateur du vedanta et du yoga en Occident, mais son action revêtait une portée bien plus large. Ses discours rendaient aux Indiens un sentiment de dignité culturelle à l’époque du colonialisme britannique. Son célèbre discours au Parlement mondial des religions de Chicago ne fut pas seulement un manifeste spirituel, mais aussi une affirmation du droit de l’Inde à parler de sa propre voix. Vivekananda lui-même niait toute participation à la politique, mais ses idées inspirèrent toute une génération de penseurs et de dirigeants du mouvement national, dont le Mahatma Gandhi. Aurobindo, quant à lui, parcourut le chemin qui l’a vu se transformer d’un révolutionnaire en l’un des plus grands philosophes de l’Inde moderne. L’histoire de la tradition Nāth a, elle aussi, croisé à maintes reprises les questions de pouvoir, d’ordre social et de défense de l’État. Tout cela montre une chose simple : la pratique spirituelle n’a jamais existé dans un vide historique.

Thomas Harrison, Swami Vivekananda, Chicago, septembre 1893.
L’argument principal, cependant, se situe plus profondément que ces exemples historiques. Le yoga suppose une transformation réelle de l’être humain. Si la pratique conduit véritablement à une plus grande clarté de l’esprit, à la maturité, à la capacité de discerner, de se maîtriser, de coopérer avec autrui, de s’exprimer clairement et d’assumer ses responsabilités, alors l’influence en découle inévitablement. Une telle personne devient celle vers qui l’on se tourne pour demander conseil. Elle devient capable d’organiser les gens, de résoudre des conflits, de bâtir des communautés, de donner un sens aux mots. Autrement dit, le développement spirituel acquiert naturellement une dimension sociale. La politique ne commence pas lorsqu’un être rejoint un parti. Elle commence lorsqu’il accepte la responsabilité de l’espace commun de la vie. En ce sens, un yogi accompli est une figure politique, qu’il le veuille ou non.
Lorsqu’on affirme que « le yoga est en dehors de la politique », on entend le plus souvent tout autre chose. On sous-entend généralement que le yoga devrait rester neutre, ne pas s’immiscer dans les processus sociaux, ne prendre aucune position. Mais la neutralité absolue est impossible. Refuser de participer au débat sur les questions publiques est, en soi, une position politique. Le silence ne se situe jamais en dehors de l’histoire. Bien plus, l’affirmation selon laquelle la pratique spirituelle n’aurait rien à voir avec la vie publique se transforme facilement en une forme commode d’irresponsabilité. Si la libération ne concerne que mon état intérieur, alors le sort de la société cesse d’être mon affaire. Une telle conception s’accorde mal avec la tradition indienne elle-même, où les notions de dharma, d’artha et de responsabilité envers le monde n’ont jamais disparu de l’horizon de la philosophie.
Notre tradition a façonné diverses images du yogi : maître, expert de la pratique physique, ascète, mystique, Bouddha, Zorba, tantrika, chercheur… Chacune de ces images révèle une facette différente de l’identité yoguique. Le temps est peut-être venu d’en reconnaître une de plus qui est présente depuis longtemps, mais rarement nommée: le yogi comme figure politique. Non pas nécessairement au sens étroit et partisan du terme, mais avant tout en son sens premier : un être humain qui assume la responsabilité de la vie de la polis, de l’espace commun des êtres humains.

