Les Yoga sūtra de Patanjali : l’oubli

Par David Gordon White (traduction : Catherine Laugée)

A la suite de la sortie en 2014 de « The Yoga sūtra of Patañjali » » (Princeton University Press), David Gordon White, professeur d’études comparées des religions à l’Université de Californie de Santa Barbara revient pour Fidhy Infos (N°70 2015) sur ce travail de recherche de quatre années et sur sa découverte : pendant près de 500 ans l’Inde a « oublié » les Yoga sūtra…
Entre 2009 et 2013, j’ai consacré presque toute mon énergie à un travail de recherche pour la collection « Vies des Grands Livres de la Religion » des Presses Universitaires de Princeton. L’objet était de recenser les différentes réceptions que connurent les Yoga sūtra depuis Patañjali. Que Princeton considère les Yoga sūtra comme l’un des grands livres religieux de l’Inde témoigne si besoin était de l’importance de cette recherche au 21e siècle. En quelques décennies, elle a été traduite en 46 langues, ce qui en fait la publication la plus cosmopolite de l’histoire de la littérature indienne.
Il est souvent admis – dans le monde du yoga contemporain notamment – que les Yoga sūtra sont depuis toujours un classique de la spiritualité indienne. Or, j’ai découvert lors de mes quatre années de recherche qu’à l’exception d’une période de cinq siècles, comprise entre 700 et 1200 après JC, la tradition n’accordait guère de place à l’enseignement de Patañjali, voire l’oubliait. Ce que la mémoire historique indienne nous dit c’est qu’avant le 20e siècle dans le paysage yogique de l’Inde d’autres travaux dominent : Bhagavad Gîtâ, Yogavāsiṣṭha, Yoga Yajnavalkya et Haṭha Yoga Pradīpikā entre autres. Au début du 19e siècle, les archives indiennes ne possédaient que quelques manuscrits des Yoga sūtra, une misère comparée au nombre d’exemplaires des ouvrages que je viens de mentionner, sans parler des textes fondateurs des autres écoles philosophiques majeures de l’Inde. Cette absence de traces écrites entre le Moyen-Âge et la fin du 19e siècle, époque à laquelle furent imprimées les premières éditions et traductions des Yoga sūtra, laisse croire que le yoga de Patañjali avait disparu du paysage religieux de l’Inde. A moins que…
De nombreux gurus du yoga et leurs disciples supposent que les enseignements de Patañjali étaient transmis oralement, de maître à élève, rendant de fait inutile le recours à l’écrit. Cette vision des choses est au cœur des biographies autorisées de T. M. Krishnamacharya, figure majeure du yoga postural moderne du 20e siècle. L’une de ces biographies relate ainsi que, dans les années 1910 ou 1920, Krishnamacharya a traversé les Himalayas jusqu’au Tibet pour étudier pendant sept ans les enseignements des Yoga Sūtra auprès du dernier représentant vivant de cette tradition. Cependant, même si ces biographies soulignent la nature orale de la transmission, elles laissent inexpliqué le fait que, jusqu’à il y a cent ans seulement, la tradition du yoga s’était perdue. Ce que confirme le petit-fils de Krishnamacharya, Kausthub Desikacar, dans un livre écrit en 2005 lorsqu’il écrit : “quand le yoga connut des heures sombres, au début du 20e siècle, Krishnamacharya eut besoin de soutien pour accomplir sa mission et préserver la tradition du yoga… Il savait qu’il lui faudrait de l’aide pour réanimer cette grande tradition indienne…”
Soixante-dix ans auparavant, un guru indien également illustre avait lui aussi évoqué en termes similaires la mort du yoga indien. Il s’agit de Svâmî Dayânanda Sarasvatî qui, comme Krishnamacharya, était un membre hautement instruit de l’élite brahmane indienne. En un sens sa crédibilité, en tant qu’Hindou “de l’intérieur”, était même encore plus grande que celle de Krishnamacharya. En plus d’une connaissance approfondie des systèmes philosophiques traditionnels de l’hindouisme, il était aussi membre du plus grand ordre monastique d’élite en Inde (Dashanâmi) et le fondateur de l’un des plus importants mouvements réformateurs de l’hindouisme au 19e siècle, l’Âryâ Samâj (“Société des Nobles”). Cependant, même une figure aussi illustre que Sarasvatî se révéla incapable d’identifier l’existence quelque part en Inde d’un pratiquant authentique de yoga. Il raconte dans son autobiographie que “même durant une quête suicidaire” qui dura de 1848 à 1857, et le vit voyager des Nilgiris, au sud, aux Himalayas, au nord, il ne put trouver un seul yogin authentique.
De multiples facteurs sont à l’origine du déclin puis de l’éclipse des Yoga Sūtra entamés au début du 12e siècle ; parmi ceux-ci, le plus important était son incapacité à contrer l’émergence d’un nouveau courant dominant de l’Hindouisme : la Bhakti ou voie de la dévotion. Ce courant enseigne que l’amour inconditionnel d’un dieu aimant reçoit en retour la grâce divine et la promesse de libération du cycle de l’existence, source de toutes les souffrances. En regard, l’enseignement de Patañjali – basé sur cette idée qu’un entraînement rigoureux de l’esprit permet aux hommes de s’affranchir de l’existence matérielle – attirait peu les hindous qui pouvaient prétendre aux mêmes résultats en se contentant d’aimer dieu.
Le retour des Yoga Sūtra sur scène s’est effectué au cours des cinquante dernières années, et quasi exclusivement en Europe et en Amérique du Nord où le yoga figure en tête de liste des exportations culturelles indiennes. Cependant, les Yoga Sūtra vus par le monde moderne du yoga ont peu en commun avec les Yoga Sūtra tels qu’ils ont été établis par Patañjali ou compris dans leur âge d’or il y a plus de mille ans. Leur message original s’est perdu dans les traductions suite aux vicissitudes de l’évolution des modèles religieux en Inde même, mais surtout du fait des efforts d’un grand nombre de passeurs culturels indiens et occidentaux. Le plus illustre d’entre eux fut le charismatique réformateur indien Svâmî Vivekananda qui, au début du 20e siècle, présenta l’ouvrage de Patañjali comme le fruit de travaux anciens sur la science de l’Inde. Il y en eut d’autres comme la Théosophe Helena Petrovna Blavatsky, le philosophe allemand Georg W. F. Hegel, le psychanalyste Carl Gustav Jung, le poète irlandais William Butler Yeats, le poète américain T. S. Eliot, un membre allemand de la SS, des centaines d’élèves et enseignants du yoga moderne et, plus récemment encore, le gouvernement indien qui a annoncé en novembre 2014 la création d’un ministère du Yoga.
David Gordon White occupe la chaire J. F. Rowny d’Etudes comparées des religions à l’Université de Californie de Santa Barbara. Il est également chercheur associé au Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du Sud de Paris.
Il est l’auteur de cinq ouvrages : Myths of the Dog Man (1991); The Alchemical Body : Siddha Traditions in Medieval India (1996); Kiss of the Yogini : “Tantric Sex” in its South Asian Contexts (2003); Sinister Yogis (2009); and The Yoga Sūtra of Patañjali : a biography. On lui doit également : Tantra in Practice (2000) et Yoga in Practice (2012) et plus d’une centaine d’articles et publications diverses.