This text was written for the European Yoga Congress in 2026

Nabhi, un point d’ancrage dans l’océan de la vie émotionnelle

by Isabelle Croset

Le mot nābhi désigne le centre du corps en sanskrit, dans le Yoga-sûtra III.29 parfois III.30, Patanjali en parle ainsi :  नाभिचक्रे कायव्यूहज्ञानम् ॥२९॥ / nābhi-cakre kāya-vyūha-jñānam ||29||

« La connaissance de l’organisation du corps provient du Saṃyama sur le centre énergétique du nombril. »

 

Que signifie Nābhi ? Nābhi désigne le centre à partir duquel se construit le moi, le moi corps, le Je. Il est à la fois centre unificateur, point d’ancrage et d’union, permettant de rester stable dans l’océan mouvant des émotions. Il est situé dans la zone du nombril, «le nom qui brille», et pour être précise, il est supposé se placer légèrement en-dessous de ce dernier lorsqu’il est en place. Il est le centre du corps physique, le centre de gravité à partir duquel on va se redresser verticalement (tapas). Subtilement, il renvoie aussi à notre lien à ce qui est plus grand que nous (īśvara/Brahman), tout en nous permettant de tenir sur nos jambes pour aller vers l’horizontalité dans notre relation à l’autre et au monde (svādhyāya).

Nābhi est ainsi une zone d’accueil de la pesanteur, un point d’ancrage qui, selon le vécu de chacun, peut se déplacer vers la droite, la gauche, plus haut ou plus bas. Lorsqu’il n’est plus à sa juste place, des déséquilibres physiques, psychiques et émotionnels peuvent apparaître.

 

Pourquoi sa « juste construction » est-elle si importante ? Lorsque Nābhi n’est ni construit ni en place, il y a identification à la pensée, au ressenti, à l’action… Il n’y a plus d’observateur, il n’y a plus de témoin de ce qui est en mouvement et en train d’être expérimenté, et il y a une identification à ce qui ce produit. Dans ce processus identificatoire, l’être n’est plus en situation d’individuation libératrice, source de sentiment d’unité et d’union, et se retrouve enfermé, séparé, victime de son sentiment de séparation et d’individualité.

 

Pourquoi est-il essentiel dans le processus de désidentification ? La seule chose immuable est le changement lui-même, ainsi que la conscience pure. Cela veut dire que dans le monde de la matière, tout change tout le temps. Comment puis-je alors m’identifier à ce qui change sans cesse ? L’univers émotionnel et des sentiments change en permanence, c’est de l’énergie en mouvement (E-motion). C’est pourquoi, étant changeantes, les émotions ne sont pas faites pour que je m’identifie à elles, mais pour me permettre de changer parce que c’est la réalité du mouvement de la vie. Nābhi offre un point d’appui stable au coeur de ce mouvement permanent. A partir de cet ancrage, il devient possible de discerner, d’être au-delà des identifications et de reconnaître :

Je pense donc je pense, Je sens donc je sens, Je peux donc je peux, Je suis donc je suis cela qui est…

(En référence aux 4 chapitres du Yoga-sūtra)

 

Nābhi est-il le centre émotionnel ? Nābhi se trouve dans la zone du deuxième chakra appelé Svādhiṣṭhāna, qui est relié à l’élément eau. Sans eau, il n’y a ni de création ni transformation. De même, sans alchimie émotionnelle — c’est-à-dire si les émotions ne circulent pas librement et totalement — elles ne peuvent pas être transformées et s’élever vers les centres subtils pour atteindre la transcendance, la source d’où émanent la joie et la plénitude infinie. Cela ne peut se faire que par l’intégration totale de la vie émotionnelle, c’est-à-dire en autorisant et permettant tout ce qui se produit en nous émotionnellement sans résistance ni contrainte. En effet, le deuxième chakra nous dit : j’ai le droit de sentir ce que je sens, de ressentir ce que je ressens. Nous ressentons en permanence, mais nous plaçons souvent des filtres et des interdits qui nous empêchent de ressentir ce que nous ressentons.

Il s’agit donc de devenir un contenant inconditionnel pour notre vie émotionnelle, nos affects, nos sentiments. Un contenant juste et approprié, suffisamment vaste, autorisant et permettant ce qui se produit en nous de se produire sans rejet ni attachement, sans discrimination ni identification. C’est ce que nous permet d’explorer la pratique de Sat Nam Rasayan.

Dans la Taittrīya Upaniṣad, l’être est composé de cinq matrices, les koṣa ou maya. La matrice émotionnelle est appelée Ānanda maya, la béatitude, le corps de joie. La joie, c’est jouir, avoir le droit de ressentir ce que je ressens. Cette expérience est totalement subjective et relative, mais c’est précisément à travers cette subjectivité et cette relativité que l’on peut rejoindre l’océan de l’objectivité. Si on laisse circuler cette joie, qu’on la laisse s’exprimer alors elle pourra se transformer en sentiment de contentement et de paix. La tristesse en source d’inspiration et de créativité, La peur en courage et la colère en vitalité et en puissance. Si elle n’est pas pleinement accueillie et vécue, la joie régresse dans le monde des affects et se transforme en sentiment de vide, la tristesse en mélancolie, la peur en panique et angoisse, la colère en violence et haine vis-à-vis de soi-même ou de l’autre.

 

Pour être nommée, une émotion à besoin d’un « Je », ainsi nommée elle peut se transformer en sentiment du Soi.