« Celui qui connaît son propre cœur,Le bonheur le connaît, lui (…) Un homme sage qui prend son cœur comme compagnon ne se trouvera pas dans la misère ». Papyrus Insiger, «Vie, salut et force d’un homme, c’est son cœur»Ptahhotep, 2500
av. J.-C.

A propos du terme « Yoga égyptien »Pour les pratiquants du Yoga Indien, qu’il s’agisse du Hatha-Yoga, Raja-Yoga, Karma-Yoga, Bhakti-Yoga ou Yoga Nidra, il pourrait sembler étrange de rencontrer ce terme : le Yoga Égyptien. Peut-on
envisager le terme de Yoga en dehors de l’Inde ? En quoi est-ce que l’Égypte avec sa civilisation millénaire aurait contribué à la pratique du Yoga ? Si le terme de Yoga recouvre l’union (jonction) entre le corps physique et spirituel,
nous pouvons effectivement employer ce terme à bon escient, car le Yoga Égyptien s’implique tant sur le plan mental que spirituel. D’une part, il s’agit d’une véritable médecine préventive, et d’autre part, de ce que Platon appelle les «
danses sacrées », ritualisées et symboliques.

LA SPÉCIFICITÉ DU YOGA ÉGYPTIEN La conception symbolique de l’homme chez les
Égyptiens Les Égyptiens se représentent la personnalité humaine comme une
réalité complexe, où plusieurs principes se relient de manière interactive. Pour
eux, la personnalité humaine est constituée de huit composantes : quatre dans le
plan concret, à savoir le Corps (Djet), le Nom (Ren), l’Ombre (Shut) et le Cœur
(Ab), et quatre dans le plan « imaginal » : le Corps de lumière (Akh), la Force
vitale (Ka), l’Identité paradoxale (Ba) et le Corps de gloire (Sahu). Le monde
imaginal est le siège de l’imagination active, où se réalisent les
correspondances et les symboles. Ainsi, la personnalité humaine apparaît sous
forme de deux croix complémentaires, décalées l’une par rapport à l’autre. Entre
deux réalités concrètes, il y a toujours une réalité imaginale, et vice versa.

Dans la représentation du Yoga Égyptien, l’une des composantes concrètes, Djet
(le Corps) et l’une des composantes imaginales, le Ka (la Force vitale), nous
intéressent particulière-ment. Le corps Djet ou Khat véhicule toute idée de
vitalité. Tandis que le Djet est le corps vivant, principe animateur, capteur
des énergies nécessaires à l’incarnation, le Khat, le corps mort, libère le
dynamisme intérieur au moment du trépas. Nous touchons ici un point crucial dans
la com-préhension de la spiritualité égyptienne : le respect du corps est absolu,
même après la mort physique. La preuve la plus éclatante en est la momification
qui permet d’éviter la désintégration du corps. Le KA, concept fondamental. Le
hiéroglyphe du Ka est symbolisé par les deux bras levés vers le ciel,
manifestation de l’énergie vitale. Il représente dans le Yoga Égyptien la
posture de l’Aigle (Attitude du Ka). Le Ka, la force vitale qui permet au Nom (Ren),
qui est mental, d’exister, nous relie à la force universelle qui anime le
Cosmos. Le Ka est l’énergie, la vitalité d’un être. On emploie même ce terme
fréquemment pour désigner les aliments, grâce auxquels la vie se maintient dans
le corps, ce qui nous fait penser au prâna.Quelle est l’origine du Ka ? C’est le
jumeau énergétique du Corps physique. Selon

LES CAHIERS DUYOGA19traditionla mythologie égyptienne, lorsque Khnoum, le dieu
potier, fabrique dans la glaise le premier corps, il crée en même temps le Ka.
Sans le Ka, il n’y a pas de vie. En effet, la mort signifie séparer le Ka du
corps. D’ailleurs, pour exprimer le verbe « mourir », les Égyptiens ne
disent-ils pas « passer à son Ka » ? Le corps est mortel, mais pas le Ka qui se
rend dans l’au-delà à travers la porte du tombeau. Donc, si on affirme que les
morts ont un Ka, cela revient à nier la mort. Dès lors, la résurrection est
possible (d’où les offrandes au mort). On empêche le mort de se dissoudre.La
mystique de la respiration et le SA. Les Égyptiens accordent autant d’importance
à la respiration que les Indiens. Pour eux également, le souffle est le symbole
de la vie, le chemin vers la réalisation spirituelle. En effet, la respiration
apaise le mental, l’amène à la concentration, puis à la méditation. Rappelons le
Prânayâma qui mène à Dharâna, puis à Dhyâna.La philosophie égyptienne considère
que l’univers est un tout cohérent, et qu’il baigne en permanence dans les
courants d’énergie du Sa (énergie), considéré comme le fluide de vie qui
parcourt l’univers. Le Sa vient surtout du Soleil et des autres étoiles. C’est
l’équivalent du Prâna indien.Dieu lance le Sa, et l’homme le capte. Le Sa
traverse et anime tout l’univers : planètes, lumière, hommes, animaux, minéraux.
Tout va bien, tant que l’énergie circule. Si elle est entravée et qu’un blocage
sur-vient, la maladie se manifeste. Le but logique est alors de rétablir la
libre circulation du Sa.Le hiéroglyphe de Sa est en lui-même intéressant : il
représente un nœud, une stabilisation des forces fluidiques. Dans l’iconographie
pharaonique, à partir du Moyen Empire, sur les bas-reliefs, on voit fréquemment
le nœud Sa, sculpté derrière la tête du Pharaon. Le souverain est traversé par
le Sa et en tant que tel, il a la responsabilité d’en assurer la circulation
ininterrompue. Le hiéroglyphe est situé au niveau de la tête du Pharaon ; il
symbolise le fluide qui vient d’en haut pour irriguer ce qui est en bas.Une
véritable mystique du souffle s’exprime à travers les textes et les images. Amon,
originellement dieu de l’élément aérien, est considéré comme le souffle vital
qui demeure en toute chose. A Karnak, Amon est vénéré sous le nom de « celui qui
fait respirer les dieux, les hommes, les oiseaux, les reptiles, les poissons. »
Osiris est par-fois appelé « Seigneur de la Respiration ». Ptah, dieu créateur
est considéré comme dispensateur du souffle, « lui qui crée le vent pour faire
respirer la gorge avec le souffle de sa bouche. »Le fluide de vie Sa vient du
ciel, entre par la bouche de l’homme, lui permet de se mettre en relation avec
le macrocosme, et il ressort par ses mains pour descendre vers la terre à
travers le corps du serpent. L’importance du Sa rejoint celle de la Kundalini
indienne. Le caractère énergétique et spirituel est lié ici, comme en Inde, à la
puissance du serpent. De là, l’association du serpent et de la médecine qui
parviendra ultérieurement d’Égypte en Grèce, s’impose d’elle-même.

Le Prânâyâma égyptien: La respiration a pour but d’oxygéner les différentes
cellules du corps, faute de quoi les circuits énergétiques, encombrés,
pourraient être à l’origine de l’apparition des maladies. En agissant sur eux,
le Yoga déclenche une véritable respiration intérieure, importante pour le corps
subtil.Dans le Papyrus Ebers, on parle de deux souffles : souffle de vie qui
entre par l’oreille droite ou par l’épaule droite. Le souffle de mort entre par
l’oreille gauche ou par l’épaule gauche. Comment ne pas se rappeler Ida et
Pingala de la physiologie prânique : partie gauche négative, partie droite
positive. Comme le Hatha-Yoga, le Yoga Égyptien coordonne les mouvements et la
respiration. Les mouvements s’effectuent lentement, afin que la respiration soit
aussi lente et profonde que possible. La respiration guérit les troubles
énergétiques, apaise le mental, et le prépare à la méditation. Ainsi, elle
rapproche l’homme de Dieu.La respiration accompagne l’Égyptien même au-delà de
sa mort physique. Dans le « Livre des Morts » chap. 110, nous trouvons des
techniques de contrôle du souffle pour par-venir à la paix :« O dieux ! Puissé-je
donc séjourner dans vos Champs de la Paix(…)Puissé-je y devenir, ayant acquis
la maîtrise de mes respirations,Un Esprit bienheureux (…)Que je devienne le
maître de mes respirations !Que tout mon être et mes mouvements Soient
sanctifiés par la paix ! (…)Je respire à l’unisson des dieux. »Dans le
chapitre 154, le défunt supplie Osiris de lui accorder la maîtrise sur sa
respiration pour qu’il accède au Royaume de la « Durée illimitée » :«
Accorde-moi aussi la maîtrise sur ma respiration,o toi, Seigneur de la
Respiration(…) Rends-moi stable et immuable, ô Seigneur des Cercueils ! »Plusieurs
fresques montrent le défunt respirant le parfum d’une fleur de lotus. Est-il
besoin de rappeler que le lotus jouissait en Égypte du même prestige qu’en Inde
?

Les postures du Yoga égyptien: Comme dans le Hatha-Yoga, les postures
égyptiennes agissent à la fois sur le corps physique, mental et énergétique.
C’est un excellent moyen de discipliner le corps, de pacifier le mental, de
s’ouvrir à la conscience cosmique. Plutarque nous en donne un témoignage
saisissant, en parlant du souhait des Égyptiens d’ « avoir pour servir
d’enveloppes à leurs âmes des corps alertes et légers, afin que le principe
divin qui est en eux ne soit ni comprimé ni étouffé par la prépondérance et par
la pesanteur de l’élément périssable ». Aspect physique Le Yoga égyptien propose
une série de postures parfaitement adaptées à la rééducation du dos, de la
ceinture scapulaire et de l’appareil respiratoire. La rigueur et la précision de
nombreuses torsions en font une véritable vertébrothérapie.Le Yoga Égyptien
préconise les postures assises ou debout. Sur le plan symbolique, de même que
les pyramides sont pourvues d’une base solide, afin de pouvoir s’élever,
l’Égyptien privilégie la verticalité qui renforce sa confiance et son auto-détermination.
L’homme debout est responsable de son propre destin. Rap-pelons-nous
l’importance de Djed, pilier d’Osiris, symbolisant la colonne vertébrale. Les
postures d’autocorrection, les attitudes fermes, participent à renforcer
vigoureusement la circulation énergétique.

Aspect énergétique: Les mouvements et les postures du Yoga Égyptien sont
également pratiqués à l’intérieur du contexte religieux, à l’occasion des
cérémonies, des prières, ou encore des offrandes aux dieux. Certaines attitudes
sont symboliques, d’autres physiques, ayant pour but de stabiliser le corps et
le mental. En effet, l’immobilisation du corps à l’intérieur d’une posture
procure le calme et la tranquillité d’âme, symbole de l’énergie cosmique sur la
terre. Le chemin de l’évolution vers la spiritualité passe par l’ouverture des
centres subtils, grâce aux postures.Le prêtre, dans l’attitude du Ka, devient le
canal par lequel passe le rayonnement divin. C’est l’homme debout, l’homme
obélisque, dressé vers le ciel. Ses mains, ouvertes et dressées vers le ciel
captent le fluide divin, le Sa. Dans la posture du Ka, ses deux bras harmonisent
les courants prâniques au niveau du chakra du cœur.Dans le Yoga Égyptien, comme
dans le Yoga Indien, le mot clé est la conscience. En observant la respiration,
les mouvements et les attitudes stables posé-ment et consciemment, le pratiquant
s’ouvrira la voie d’accès à sa réalisation spirituelle.

L’hygiène de vie

Corps sain: Comme dans l’Ayurveda, les Égyptiens prennent en considération le
lien entre le corps et l’esprit. De même que les postures permettent de
maintenir le corps en bonne santé, une alimentation équilibrée joue ici un rôle
non négligeable.« La maladie envahit un homme Parce que la nourriture lui est
nuisible.Qui se rassasie trop de pain Souffrira de maladie.Qui se rassasie trop
de vin Ira au lit avec des gémissements plaintifs.Toute maladie est dans les
membres Parce qu’on se rassasie trop »Papyrus Insiger. Ainsi, comme les Hindous,
les Égyptiens ne considèrent pas la maladie comme une fatalité ou un accident,
mais en tant que résultat des erreurs dans le domaine de la diététique et de
l’hygiène de vie.Hérodote nous raconte que les Égyptiens pratiquent une
véritable Panchakarma :« Voici quel régime de vie ils observent : ils se purgent
trois jours de suite dans chaque mois et s’appliquent à s’assurer la santé à
l’aide de vomitifs et de lavements, dans la pensée que toutes les maladies des
hommes leur viennent des aliments qui servent à leur nourriture. »Esprit sain
L’origine psychosomatique des maladies est aussi connue des Égyptiens et nous
pouvons dire qu’ils pratiquent égale-ment une sorte de Yama et de Niyama :« Ne
laisse pas s’accroître les soucis Pour ne point tomber dans le trouble.Si le
cœur tourmente son maître Il enfante la maladie »On préconise dans le pays des
Pharaons les règles de la non-violence et du respect mutuel :« N’inspire pas de
crainte chez les hommes, car Dieu te combattra de même. Si quelqu’un prétend
vivre de cette manière, Dieu lui ôtera le pain de la bouche. » Ptahhotep, 2 500
av. J.-C. (à suivre).

Dr. Helena Volet, École Supérieure

YOGA SUISSE Cahiers du Yoga N°2 p.18-21 / Tradition